Blog de l'ICEE

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samedi 19 décembre 2009

Questionner l'économie, comprendre le monde

L'économie en questions Chaque samedi de 8h à 9h, quatre économistes, parmi les plus reconnus, viennent débattre autour de Dominique Rousset des sujets qui ont fait l'actualité économique de la semaine, en France et dans le monde. Pour les éclairer par la confrontation de leurs analyses, pour les rapporter le plus souvent possible à la théorie économique, pour anticiper les prochaines évolutions. Dans une période particulièrement importante pour l'économie mondiale, les grands enjeux, qu'il s'agisse de la régulation de la finance internationale, de l'avenir de l'industrie, des questions environnementales, de l'économie de la connaissance ou du marché du travail, seront tous abordés.

Retrouvez le lien de "l'économie en questions" sur le blog de l'ICEE.

mardi 6 octobre 2009

Christophe Raison : "Amnésie et myopie : pourquoi nous pouvons être inquiets".

Alors que l’économie française reprend des couleurs (0,3% du PIB au second semestre 2009), que les marchés financiers reprennent leur ascension et que nos banques renouent avec les profits (BNP Paribas provisionne 1 milliard d'euros pour les bonus de ses traders, Goldman Sachs annonçant des bénéfices trimestriels de 3,4 milliards de dollars et s'apprêtant à distribuer 12 milliards de dollars à ses traders, le CAC 40 qui a repris 40 % depuis mars 2009, etc.), une question se pose : avons-nous finalement appris quelque chose de la crise ? Les banques sauvées de la faillite fin 2008 se sont même empressées de rembourser les gouvernements, ou s'apprêtent à le faire. Elles souhaitent se dédouaner de l'Etat afin de se remettre à spéculer comme si de rien n'était. La capitalisation boursière des banques a retrouvé son niveau d'avant la crise. Une finance à nouveau non régulée s'apprêterait-elle à bâtir de nouvelles bulles financières et donc de nouvelles crises ? Qui se souvient encore des discours apocalyptiques de certains économistes et politiques qui prédisaient tout simplement la fin du capitalisme ou ceux plus nuancés dans leur discours évoquant la fin d’un excès de financiarisation de ce même capitalisme ? Comme d’usage, les thérapies envisagées dépendent des pathologies trouvées sur le patient. De la qualité du diagnostic dépendra à mon sens la récurrence ou non des crises. Le problème est qu’aujourd’hui nous ne traitons que les symptômes sans jamais apprécier clairement les origines de la crise.

Rappelons les faits.

La faillite de la banque d’investissement Lehman Brothers, le 14 septembre 2008, a fait basculer la crise financière en crise systémique : aversion maximale au risque occasionnant un rationnement du crédit, banques au supplice nécessitant l’intervention des gouvernements, contagion de la psychose. « Une conclusion est alors sur toutes les lèvres : le monde ne sera plus jamais comme avant » (Fitoussi, 2009). Pourtant, à peine avons-nous évoqué tous les scénarios de sortie de crise (en L, U, V, W) que déjà des craintes se portent à nouveau sur une remontée des taux d'intérêt à long terme, que suscitent le gonflement démesuré des déficits publics et les craintes d'une reprise de l'inflation (alimentée elle-même par les craintes provoquées par la création massive de liquidités par les banques centrales). On questionne à nouveau l’exubérance des plans de relance et certains économistes à l’instar de P. Salin souhaitent à nouveau que le marché puisse reprendre la place qui devrait être la sienne dans le processus de régulation. Quel renversement de situation et d’analyse !

Comment alors éviter que les crises puissent se répéter ? Les autorités politiques ont lourdement insisté sur les bonus des traders, les excès de l’effet de levier dans la stratégie des hedge funds (rappelons tout de même que déjà en 1998 le fonds LTCM, avec seulement 5 milliards de dollars, avait pris des positions sur des volumes équivalents au PIB de la France à la même époque), les conflits d’intérêt dans les agences de notation (le cas ENRON a été le plus médiatisé), le trou noir des paradis fiscaux et le caractère pro-cyclique des normes comptables (au banc des accusés, les normes IFRS). Moraliser le capitalisme serait dans ce cas la panacée pour contrer et prévenir les crises futures. Comme le suggère A. Comte Sponville dans son ouvrage réédité en 2009, nous pouvons malheureusement en douter. Par exemple, nous savons que ni les bonus, ni les nouvelles normes comptables ne sont les problèmes principaux. Casser le thermomètre ne casse pas la pathologie ! La vraie question que l’on aurait du poser était plutôt celle-ci : comment l’économie américaine est-elle arrivée à une situation où, avec seulement 5 % de la main-d’œuvre du pays, les établissements financiers réalisent 40 % du total des profits de l’économie ? Comme l’indique à juste titre D. Cohen dans son dernier ouvrage, encenser la cupidité c’est ériger le vice en vertu. Le capitalisme ne peut pas produire sa propre morale. Beaucoup d’économistes à l’instar d’A. Orléan pensent qu’il devient cependant plus qu’urgent de « séparer les activités des banques de dépôt de celles des banques de financement et d'investissement, afin que les errements des secondes ne se répercutent pas sur les premières ». En effet, n’oublions pas que sous la houlette d’A. Greenspan le shadow banking system (couche d’intermédiation financière qui va doubler le circuit bancaire traditionnel) va peser jusqu’à 10 000 milliards de dollars, autant que le système bancaire classique, sauf que le premier va s’exonérer des réglementations et des règles prudentielles qui s’appliquent aux banques de dépôts, en raison de l’absence d’une régulation évidente. Nous y retrouvons des banques d’investissement, des hedge funds, les fonds de private equity, les compagnies d’assurances. A. Orléan suggère par exemple de cloisonner les circuits financiers par métiers, en distinguant par exemple l'immobilier du crédit à la consommation. Nous aurions pu ainsi localiser plus facilement les dysfonctionnements des crédits subprimes dans la sphère immobilière sans avoir peur des logiques de contagion. L’autre effet positif attendu serait de réintroduire la logique métier dans le comportement des acteurs autrement dit redonner un primat au long terme et abandonner progressivement cette vision court-termiste dont nous subissons encore aujourd’hui toutes les conséquences d’un point de vue socio-économique.

Mais si nous pouvons effectivement émettre un consensus sur l’idée que nous avons vécu une crise financière témoignant d’un dysfonctionnement majeur des marchés financiers, pour autant, elle n'est que partiellement imputable à la cupidité et au comportement moutonnier de leurs acteurs. Des origines plus structurelles sont, elles-mêmes, à l'origine de l'implosion du système financier.

Au banc des accusés, nous retrouvons régulièrement A. Greenspan et sa politique monétaire jugée laxiste depuis 2001. Cette dernière serait à l’origine de la bulle spéculative notamment sur le marché de l’immobilier aux USA. JP. Fitoussi rappelle cependant à juste titre que comprendre la politique monétaire menée par la FED consistant à baisser très fortement ses taux d’intérêt directeurs, c’est comprendre la diminution du pouvoir d’achat aux USA ainsi que les profondes inégalités dans la répartition de la valeur ajoutée. « La mécanique de crise est implacable. La montée des inégalités ne peut que conduire à un relâchement de la politique monétaire et, dans un marché financier peu régulé, à un envol du prix des actifs. » Son analyse est corroborée par les études menées par T. Piketti spécialiste des inégalités en France et qui indique que les 1 % les plus riches de la population américaine gagneraient plus de 16 % du revenu national, contre 7 % après guerre. L’autre pierre angulaire de cette crise est l'accumulation de réserves de change de la part des pays émergents notamment depuis 1997 où la région de l’Asie du sud a connu une crise majeure. Le FMI est venu à la rescousse avec ses antidotes libéraux via l’application du consensus de Washington : ceci a provoqué des souffrances sociales et une perte de souveraineté. D’où un revirement de stratégie consistant à s'auto assurer contre les différents types de volatilité en accumulant des réserves en dollars. « C'était autant de soustrait à la demande mondiale, et c'était autant de liquidités nouvelles alimentant la déraison des marchés financiers ». Cette accumulation de réserves en guise d'assurance dans les pays émergents doit être comprise comme étant le reflet des carences dans l'organisation de la gouvernance du monde. Au regard de cette problématique majeure, les dirigeants du G20 se sont contentés de déclarations très générales. Mais en pouvait-il être autrement ? On peut tout de même citer la volonté de réformer des quotes-parts au FMI et la mise en place d’un mécanisme de surveillance des déséquilibres de balances des paiements. Mais comment assurer ce rééquilibrage des économies en déficits (cas américain) vers celles en excédent (cas chinois) sans provoquer des ajustements de taux de change réels ? Concrètement, les autorités chinoises craignent à juste titre qu’une appréciation du renminbi ne dévalorise toutes leurs réserves de change en dollars. Notre salut viendrait donc de la Chine. On ose espérer que les Chinois revoient leur modèle de croissance en mettant l'accent sur leur demande intérieure. Mais ceci questionne leur capacité et leur volonté de mieux redistribuer leurs richesses, ou encore de s’engager dans les fondations d’un véritable système de protection sociale. Alors, le G20 peut-il se substituer aux autorités chinoises pour redéfinir complètement la stratégie de croissance ? C’est bien à nouveau la notion de coopération internationale qui est posée. Espérons que ce G20 ne devienne pas un G VAIN selon l’expression de J. Attali.

Dans une réflexion puissante qui trouve écho aujourd’hui avec la crise, K. Polanyi dans son ouvrage La grande transformation, s’opposait déjà à l'emprise que la logique du marché mondialisé, financiarisé et dérégulé exerce sur nos vies. « Notre thèse est que l’idée d’un marché s’ajustant lui-même était purement utopique. Une telle institution ne pouvait exister de façon suivie sans anéantir la substance humaine et naturelle de la société, sans détruire l’homme et sans transformer son milieu en désert ». Sa thèse est que dans toutes les sociétés humaines, l'économie est pensée et gérée en tant qu'auxiliaire de la société. Dans la société marchande, c'est la société qui est pensée et gérée en tant qu'auxiliaire du marché. L'économie n'est plus encastrée (embedded en anglais) dans les relations sociales, mais désencastrée (disembedded). Le marché autorégulé désencastré du rapport social, généralisé, transforme tout en marchandises fictives. La société elle-même devient une « société de marché ». Keynes ne disait rien d’autre en son temps : « lorsque, dans un pays, le capital devient le sous-produit de l’activité d’un casino, il risque de s’accomplir en des conditions défectueuses » . A quand la nouvelle grande transformation de notre société ?

  • Adda J., (2009), « La crise déjà oubliée ? » Alternatives Economiques, Septembre.
  • Attali J., (2009), Le G vain, http://blogs.lexpress.fr/attali/2009/09/le-g-vain.php, consulté le 23 septembre 2009.
  • Cohen D., (2009), La prospérité du vice : une introduction inquiète à l’économie, Albin Michel (ed.).
  • Comte Sponville A., (2009), Le capitalisme est-il moral ?, Albain Michel (ed.)
  • Fitoussi J.P., (2009), « Deux ou trois choses que je sais de la crise », Le Monde, 25 septembre
  • Frémeaux P., (2009), « Crise financière : l'erreur du G20 ; entretien avec A. Orléan», Alternatives Economiques, septembre.
  • Polanyi K., (1983), La grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, Paris.

1 - J. M. Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Ed. Payot, 1982, p. 171.

Christophe Raison

Christophe Raison est professeur d'économie à l'ICEE, l'ESSCA d'Angers et l'IPAG (Université de Nantes). Il est l'auteur de plusieurs articles dans des revues scientifiques portant sur la transition vers l'économie de marché dans les PECO et en Russie dont :

  • Raison C., Justeau S., (2003), « Échanges interentreprises en Russie : la persistance des transactions non monétaires », Le courrier des pays de l’Est, n°1040, pp. 56-64.
  • Raison C., (2001), « La Russie : une économie de marché ? », in A. November (dir.), Du socialisme à l’économie de marché, n°12, Nouveaux cahiers de l’IUED, Collection Enjeux, PUF, pp. 53-70.

Il a aussi publié un rapport pour la Mission Recherche Expérimentation du Ministère du travail et des affaires sociales, s'intitulant « Financement et production des services de santé dans la transition en Russie : aspects régionaux », Convention de recherche n°30/95, 94 p.